Elle avait les yeux clairs, entre le vert et le bleu, un petit nez légèrement retroussé, et quelques taches de rousseur sur le dessus de ses pommettes. Son sourire en disait long quant à sa volonté de satisfaire le détective sur tous les points de son interrogatoire. Elle lui répondait de manière honnête, en faisant jouer ses doigts les uns dans les autres. La pièce était décorée de vielles toiles pleines de poussière, représentant d’anciennes batailles entres les familles de nobles de Lên. Le bureau était solide, fait de bois de centare, recouvert d’une plaque de cuivre lustré, qui miroitait et décomposait la lumière du matin. Chacun des bords retombaient en des moulures d’alliages de métaux précieux. C’était probablement l’œuvre des forgerons de la Manesse. Sans compter les magnifiques vases entreposés aux quatre coins de la pièce, et le tapis au sol, ce bureau valait déjà plus que la vie de la belle fleur rousse qui se trémoussait sur son fauteuil d’ivoire et de marbre.

En face du témoin, le détective Miwu, ne cachait pas son intérêt pour les courbes de la femme. Surtout qu'elle s’était parée de beaux atours orangés et de babioles, colliers et bracelets de perle fraichement achetées au marché. Lan Miwu adorait le rouge. Il arborait une magnifique moustache longue, qui retombait proprement, de part et d’autre de ses joues creuses. Il portait un grand manteau blanc coupé en angle, qui laissait paraitre la manche droite de son gilet de soie rouge. Sa  ceinture, également rouge, son pantalon droit blanc, et son haut de forme rouge, lui donnaient une prestance intimidante.  Il avait une paire de lunette qu’il redresser sans arrêt, sur son nez. Il était beau garçon, et avait la réputation de courtiser les prêtresses de Guelyane pour ne pas payer leurs prestations. La jeune femme le savait.  Cependant, l’enquête que lui avait confiée le très autoritaire capitaine du port, Hihashimoto Kadera, était une priorité. Et puis, l’image de cet ancien moine sang, ivre de colère,  lui rappelait de garder le cap. Pour ajouter à l’inconfort de la situation, le ministre de la guerre, Urfan Degara, avait dépêché son bras droit, Kali, pour suivre son affaire. Ce Rak ressemblait plus à un puissant orc avec des poils partout, qu’a un homme tigre. De plus, il gardait en permanence son sabre à la main et son armure de maille noire, même dans son sanctuaire, son merveilleux bureau.
Sans prêter attention à Kali qui soufflait par les nasaux, le détective reprit :

« Alors ma belle, redites-nous tout depuis le début. N’omettez aucun détail sur la traversée du quartier et le ‘massacre’  auquel vous avez assisté. »

 Elle commença timidement, puis reprit avec de plus en plus d’assurance, son récit :

« Malgré la brume qui envahissait toutes les têtes ce matin-là, l’ambiance était plutôt joyeuse et nous retournions toutes à nos foyers, comme au lendemain d’une nuit de travail intense. Le port et la ville était calme, mise à part les chargements des navires qui disposaient de leur propres équipes sur les quais. Je suis d’abords passé chez Math Wong, le pâtissier, afin de prendre de ses délicieux gâteaux dans le quartier des tisserands. Ses pâtisseries me permettent de me remettre de mes émotions et de reprendre des forces.
Puis je me suis dirigée vers le grenier pour prendre le pont. C’est là que je les ai vus. Les étrangers, dont tout le monde parle aujourd’hui. Ceux qui étaient au balcon de sa majesté, son altesse le haut roi sorcier. Sachez que je… Je ne, ne comprends pas comment ces étrangers ont réussi à tromper notre roi… »

« Ne faites pas de jugement maladroit, mademoiselle. Rendez-compte de votre journée sans la commenter, nous ferons nos conclusions. Si vous le voulez bien. Reprenez ! »

« Ils sont ressorti des sous-sols et se sont mis à courir dans le marché. Je n’ai rien compris mais un homme habillé tout en noir a sauté des hauteurs pour tomber sur celui qui fuyait. Le monte en l’air s’est ensuite enfui car les soldats le poursuivait »

«  Vous dites qu’ils sortaient de souterrains pour ensuite courir sur les toits. Comment est-ce possible ? »
Maêlee se fendit d’un sourire innocent que Kali balaya d’un grognement sourd. La femme se figea puis, sans croiser le regard du moine sang, se ravisa.
« Tout le monde sait que sous le temple court des couloirs, où les trafics vont au galop. Les familles de la grand place ont leur part dans ce commerce et nule doute qu’ils ressortaient de l’une de ces cachettes. Ce sont des échelles qui longent les murs entre deux bâtisses, jusque sur les toits. Je ne suis pas sure, c’est une supposition et vous m’avez dit de ne pas en faire… »

« Oui en effet. Si vous êtes incommodé maitre Kali, je peux continuer seul et vous faire un rapport ?! » Le bras droit d’Urfan ne quitta pas la jeune femme du regard et répondît au détective, par un hochement de tête désapprobateur.

« Après cela je suis allé chez moi. Mais sur le pont alors que je revenais vers le port, j’ai vu une femme en armure. Elle était imposante, avec une armure étrangement faite de bric et de broc mais dégageant une assurance et une force étonnante. Elle courait en face de moi, vive comme l’éclair sans quitter des yeux l’un des navires sur le Kaldoran. Personne n’a vraiment fait attention car tout le monde était à ses occupations. Soit il travaillait à calmer un feu qui s’était déclaré en amont du fleuve à bord de l’un des navires à quai, soit leur esprit était embrouillé par la nuit d’ivresse. Moi, elle m’a intriguée. Alors, tout en traversant, je l’ai suivie du regard. A mon grand étonnement, elle a sauté dans le fleuve. Depuis le milieu du pont ! J’avais peine à en croire mes yeux.  J’ai donc couru vers le point d’où elle avait sauté. C’est là que je l’ai vu s’embrasée dans l’eau, tel un flot de lave, un volcan en éruption qui a fait trembler la ville et engouffré  un navire entier. Un autre s’est embrasé, et un troisième à filer tout droit pour s’abimer sur la rive. Heureusement, les mages du roi sont intervenus rapidement pour redresser le navire marchand  et calmer les feux. J’ai décidé à ce moment de rentrer chez moi et de retraverser le pont. Ce fut assez d’émotion pour une femme sans défense, détective Miwu, vous comprenez… »

Le détective réfléchi un instant en croisant le regard de la jeune prêtresse. Il se concentra pour faire affluer l’énergie psionique jusqu’à le façonner pour s’en servir d’arme psychologique.
«  Et ensuite, mademoiselle Tadaka ? Votre curiosité est renommée. N’avez-vous pas vu d’autres détails qui pourraient selon vous être importants ? »

Les joues de Maëlee s’empourprèrent et une petite perle de sang se mis à couler de son nez. Le détective s’empressa de lui tendre un mouchoir gris bleu, afin qu’elle reprenne son récit.

« Je suis sure de ce que j’ai vu détective. En redescendant un groupe de mercenaires et de marins  louches semblait guetter ce qui venait de se passer. Il y avait parmi eux des elfes et de petites personnes. Ce n’est que du regard et sans me mettre en danger que j’ai regardé qu’ils se dirigeaient vers la demeure de maitre Grandpont. » 
Elle se mit à ressaigner du nez, tant la douleur lui pressait la tête. Elle ne voulait pas divulguer la suite mais elle ne pouvait s’empêcher de continuer son récit.

« Vous savez, dans le quartier des inss… des épices, il y a une femme qui connait tout le monde. On l’appelle la grande épicière, c’est le chef de la guilde des insoumis. Je l’ai croisé ce matin. Puis je me suis empressé de retourné chez moi. »

« Cette femme a l’air de vous faire grande impression. J’en ai fini avec vous, retournez chez vos sœurs, soigner votre nez. »

Miwu se leva et pris la main de  jeune femme, pour l’accompagner jusqu’à la sortie. Il avait encore un ascendant sur son esprit, et  lui souffla quelques mots. Elle se retourna avec un regard suspicieux et  pris le chemin de la porte. Il la regarda s’éloigner dans le couloir, sa douce silhouette, glissant sur les carreaux de marbre jusqu’à l’entrée.

Miwu réfléchissait. Non pas directement à cette enquête, mais à tous les protagonistes qui en  composaient le tableau. Une troupe d’aventuriers venus de l’ouest, une demande du ministre Degara en personne, soutenue par le roi sorcier, et une visite de ce vieux fou de Mrinir, la veille…  Cette enquête s’annonçait très dangereuse, mais sans savoir pourquoi, l’intéressait au plus haut point.

Lorsqu’il se retourna pour aller à son bureau, il croisa le regard de Kali qui attendait ses conclusions. Pour aller plus loin et avoir les coudées franches, il devrait d’abord se débarrasser de cet acolyte gênant.
«  Nous sommes au début de cette enquête et déjà à un embranchement difficile. J’ai une requête à faire au roi sorcier car il me faut son autorisation pour aller à la demeure des Grand Pont. Kali fronça ses épais sourcils, car les requêtes auprès du roi sorciers prenait énormément de temps, et il n’avait pas envie de rester planter des jours dans une confortable antichambre du palais.  Miwu le laissa imaginer son ennui puis repris :
« Oui, ce détail sans importance, est probablement une des clefs de cette enquête. Mais je ne peux pas laisser cette prêtresse seule ce soir…  Elle semble en savoir plus long qu’elle ne veut bien le dire. Elle pourrait nous mener à cette épicière. »
 Kali sembla d’accord.
« Oui, nous devons la faire suivre. Quels sont vos moyens ?  »
« Il n’y a que nous. C’est une mission secrète, vous le savez.» Ce fut au tour de Miwu de froncer les sourcils. Il réfléchît quelques longues secondes, avant d’ajouter :
« Peut-être me fais je des idées… La demeure des Grands Ponts est une bien meilleure piste ; allons de suite, demander audience ! » Il prit une besace qu’il remplît de différents documents, d’un flacon d’encre et de plumes. Il se hâtait mais Kali lui retint le bras énergiquement.
« Non ! Votre piste ne tient pas la route, détective ! La piste des insoumis ne peut être laissée ainsi ! » L’orc pesait de tout son poids, serrant le bras du détective Miwu comme s’il était de papier.
« je vous accompagne au palais puis… » Il se ravisa. « Allez au palais, je m’occupe de cette catin ! Je vous retrouve au palais ; n’allez pas chez les Granspont sans moi, compris !?! »
Miwu, le regarda, incrédule, un peu de peur dans les yeux, quelques larmes de douleurs perlant sur ses joues :
« bien évidemment messire. Tout comme vous, j’enquête pour son altesse, le ministre Degara. Je vous attendrais au palais.»

Kali relâcha son emprise, et couru vers la sortie.

Pendant ce temps, dans les quartiers des insoumis, sur les falaises surplombant le Kaldora, les corbeaux attendaient la maitresse du quartier, dans l'un de ses repères.